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Histoire d’un coude valeureux

C’est à la fin du mois de juillet 2005 – au lendemain de mes 20 ans – qu’une chute de vélo m’a mise face à une réalité que j’avais esquivée jusque là : les accidents n’arrivent pas qu’aux autres ! Réaliste et lucide, je reste profondément rêveuse, extrêmement sensible, constamment à la recherche de ce qui fait le Beau, le poétique. Longtemps j’ai cru en cet ange gardien qui protège des gros dangers susceptibles de graver des blessures. Depuis cette malheureuse chute, j’ai compris que le seul ange susceptible d’exister résidait en mon bon sens, ma confiance en moi-même et ma force de caractère ; mon ange gardien c’est moi !

N’ayant jamais été hospitalisée jusque là ni même été abîmée outre mesure par quelque événement malheureux, j’étais persuadée de pouvoir exercer un certain contrôle sur le déroulement de ma vie.

Mais en cette fin d’après midi d’été, je perds le contrôle : la pente est raide, le chemin de terre extrêmement irrégulier, l’engin va vite, les freins sont inefficaces, je prends une trajectoire à gauche me rapprochant des buissons. Ensuite, c’est le trou noir pour quelques secondes. Je n’ai eu le temps ni de me voir, ni de me sentir tomber. J’imagine vaguement comment cela a pu se dérouler mais la chute est floue en mon esprit. Quand je reprends conscience, je suis allongée par terre dans un virage, la tête posée dans le creux de mon bras gauche, le vélo est hors de mon champ de vision, une drôle de sensation envahit mon bras droit, je réalise assez rapidement « Ok, il doit être luxé ! ». J’appelle mon ami en aval du chemin et pense naïvement « Tout va s’arranger très vite, Antoine va arriver, me demander de mordre fort dans une brindille de bois, tirer sec sur mon coude pour réduire la luxation et tout rentrera dans l’ordre ». Mais je déchante très vite :

Samu, examens, hospitalisation, bloc, et plâtre pendant 3 semaines.

Et voici une jeune danseuse privée de son mouvement, de son autonomie, en somme de sa liberté. Il n’est pire sensation pour un danseur que de se sentir prisonnier de son propre corps ni meilleure, d’ailleurs, que de se sentir pousser des ailes à chaque fois que ce même corps repousse les limites de ses performances motrices.

L’année scolaire précédant l’accident, j’avais auditionné pour diverses grandes écoles de danse dont la Laban School de Londres, tout en passant les concours d’entrée des écoles de Psychomotricité. J’avais obtenu cet été là mon admission pour la meilleure école de psychomotricité – La Salpétrière à l’université Paris VI -, mon nom figurait également dans la liste d’attente menant à mon rêve londonien. Malheureusement, en août, le verdict tombe, je ne suis pas retenue chez Laban, ce sera Paris. On me coupe les ailes à nouveau…

J’aurais été volontiers soulagée par ma détermination à renouveler l’audition l’année suivante si seulement ces trois semaines de plâtre ne s’étaient révélées si douloureuses et annonciatrices d’une rééducation longue et éprouvante.

Cet énorme plâtre fixé à mon bras droit me fait l’effet d’une lourde chaîne traînant un boulet. Le lendemain de mes 20 ans – « le plus bel âge » comme on dit – je suis assistée comme une vieille ou un bébé, au choix. Je suis lavée par mon père, nourrie par ma mère, aidée par ma grand-mère, bref, pour une pile électrique comme moi… Cette situation n’est cool pour personne, même s’ils y mettent tout leur amour. Ne pas pouvoir manger sans baver, ne pas pouvoir monter en voiture sans souffrir à cause des vibrations de la route, dormir le plus clair de mon temps assommée par les cachets de morphine, tout ça est très difficile à accepter pour quelqu’un en quête d’excellence motrice ! Vous direz peut être : « un plâtre, c’est pas la mort ! Chacun a pu en supporter un dans sa vie sans que ce soit une expérience traumatisante ! ». C’est sûr, tout est relatif. Mais puisqu’il est question ici de ressenti, je me livre sans retenue.

Je me souviens tout particulièrement de la dernière semaine à supporter ce poids sur ma poitrine, qui m’oppressait et m’empêchait de dormir.
De nature définitivement optimiste, en l’occurrence, je me voyais mal barrée.

La peur de ne pas pouvoir récupérer la fonctionnalité complète de mon coude et donc la libre utilisation de mon bras droit en salle de danse, s’est avérée justifiée par la suite. L’extension était très limitée, la flexion s’améliorait lentement dans la douleur, les pronation et supination également bloquées, m’empêchaient de trouver rapidement une pièce dans mon porte monnaie ou encore de tourner une clé dans la serrure. Je sortais chaque jour du kiné en larmes et avec de piètres résultats. Et le moindre pas de danse classique se transformait en démonstration d’un style de danse baroque révolu !

En octobre, la rentrée des classes approche et mon objectif de repasser l’audition en janvier prochain s’éloigne. Jamais une école de Performers aussi réputée ne recruterait un candidat d’emblée limité dans ses mouvements ! Soit, je me consacre à mes études paramédicales et intègre le groupe de recherche chorégraphique de Paris VI sur audition. Pour l’épreuve de composition libre, j’utilise mon « bras malade » comme prétexte narratif et écris 18 mesures avec un bras droit volontairement plié. Mon handicap en séduit certains et pas d’autres ; mais peu m’importent les « Ca te donne un style ! » ou les « Si tu ne me l’avais pas dit, je n’aurais rien remarqué. », pour moi, ce bras n’est plus le mien. Un psychomotricien dirait probablement « Le traumatisme de la chute a affecté son image corporelle ». J’en viens à parler de mon bras à la troisième personne, comme si ce membre défaillant n’était plus digne d’être rattaché à moi, à mes exigences : « Je ne sais plus quoi faire pour l’aider à se rétablir » ; « Moi ça va très bien mais mon bras pas terrible » ; « Il ne veut pas se tendre » ; « Il me fait souffrir », etc.

Un jour en fin de séance de relaxation par mobilisation passive du bras, je me souviens que l’ostéopathe tient mon bras devenu lourd dans ses deux mains, me le montre et me demande : « Chloé, a qui appartient – il ce bras ? ». Je ne réponds pas et il ajoute : « Ce n’est pas le mien ! ».

Aussitôt, les larmes me montent aux yeux et c’est l’angoisse.

Sur Paris je teste différents kinésithérapeutes et avec eux tout un tas de méthodes de rééducation possibles. Mobilisation active ou passive, ultrasons, massages au baume, aspirateur, poids, étirements, glace, souffle froid, chaud, position assise, debout, allongée sur le dos, le ventre, le côté, tout y passe sauf le retour de l’extension espérée. Et, bien sûr, ce « manque de résultat momentané » est toujours aisément justifié par la « flagrante incompétence du prédécesseur » !

Trois quart-d’heures chez le kiné à ne se consacrer qu’au coude droit s’avèrent définitivement moins efficaces qu’un cours de danse à la barre classique. Mes plus gros progrès ont lieu en studio, même si le ressenti corporel du bras demeure plutôt désagréable. D’ordinaire, lorsque l’échauffement est bon et le mouvement juste, on sent circuler l’énergie comme une sorte de flux chaud qui se propage partout dans le corps, même au-delà de la surface cutanée, et qui permet la conscientisation de la plus infime partie du corps qu’il traverse. Cette sensation s’accompagne pour ma part d’un puissant et irremplaçable sentiment d’exister. Aussi, si je ressens parfaitement ce flux d’énergie circuler librement jusqu’à l’extrémité de mes doigts gauches et même plus loin qu’eux, dans le bras droit, il s’arrête au niveau du coude comme devant une frontière, un barrage. Avec le temps et les heures d’entraînement, je parviens à faire aller plus loin l’énergie mais mon coude réduit toujours le débit tel une écluse. Cette sensation de retenue me fait flipper à chaque fois et je sens la peur venir se stocker au beau milieu de ma poitrine sous une forme oppressante comme une sorte de refoulement, de frustration profondément avouée.

Allongée au sol pour les séances de « Feldenkrais » qu’utilise toujours Peter Goss – professeur de référence en matière de danse contemporaine – dans ses cours techniques, les yeux fermés comme il le demande, la proprioception modifiée de mon bras droit par rapport au gauche rend désormais difficile l’alignement de ma colonne et la disposition symétrique des membres et de la tête en rapport à cet axe, ainsi que la conscientisation de mon centre scapulaire et sternal. Or, la verticalité et le contrôle du centre constituent deux dominantes nécessaires à un travail technique de qualité. Je ressens une gène dans plein d’autres situations encore, si grande parfois, qu’en improvisation m’a-t-on dit, je vais jusqu’à oublier de faire vivre mon bras droit !

Arrivée en fin d’année universitaire, je prends le taureau par les cornes et décide de présenter ce bras malade aux meilleurs chirurgiens orthopédiques de Paris, à la Pitié Salpetrière en médecine du sport – Bâtiment Gaston Cordier. J’y explique mon cas en insistant sur l’incompatibilité de ce coude défaillant avec la pratique régulière et l’exigence de la danse telle que je l’entends. Mes arguments semblent convaincants, et j’obtiens un rendez – vous pour la semaine suivante avec le spécialiste du coude, le Dr Paillard. J’attends de lui qu’il me dise s’il existe une solution chirurgicale à cette limitation fonctionnelle. Autant vous dire que le jour de la consultation j’étais plutôt tendue !

L’entretien se passe à merveille. Le chirurgien constate le déficit sans à aucun moment le qualifier de « lourd ou léger », « grave ou pas grave », « gênant ou pas gênant » ; il se contente de quantifier le manque fonctionnel – resté de 30° en extension par exemple – et me laisse à moi seule la tâche de répondre à la question : «  Est-ce que cela vous dérange dans votre vie ? ». A cet instant j’ai su qu’à ces côtés j’allais recevoir l’aide que j’étais venue chercher. Du professionnalisme comme s’il en pleuvait dans la salle de consultation : quel soulagement ! Enfin un observateur qui s’exprime efficacement sur ce bras tout en s’intéressant d’abord à la personne à qui il est rattaché ! Sans tout a fait réaliser sur le moment, l’expression de cet intérêt directement porté sur mon propre vécu de la situation, avait dors et déjà commencé à réparer quelque chose en moi. Peut être bien que si les gens autour de moi s’étaient abstenus jusqu’ici de me confier à tort et à travers leurs analyses et pressentiments personnels– et ceci qu’ils furent bons ou mauvais – sur l’évolution ultérieure de mon coude, je n’aurais jamais oublié que seul mon ressenti importait.

Durant une année entière, les mots des autres furent de cet ordre – tandis que mes maux n’étaient pas verbalisés – : « Ne t’inquiète pas je suis persuadé que cela va s’arranger » ; « Ca ne t’empêche pas d’être belle quand tu danses » ; « S’il progresse, même lentement, c’est qu’à force de travail et de patience tu finiras par le récupérer » ; « S’il est encore limité comme ça après deux mois, ton coude est foutu ! » ; « L’opération ne sera pas nécessaire, j’ai confiance en son rétablissement » ; « Je prie pour ton bras tu sais » ; je vous en passe et des meilleures ! Il est vrai que sur ce genre de sujet médical, rares sont les personnes qui se contentent de te retourner la question : « Moi je ne peux pas dire à ta place, qu’est ce que tu penses toi à propos de tout ça ? ». Un grand merci à toi Katia pour avoir été la seule à formuler en ces termes et merci à tous les autres d’avoir tenté quelque chose !!!

Enfin, par cet entretien, mon opinion s’est vue accorder toute sa valeur. C’est uniquement après que j’aie verbalisé et expliqué en quoi ce coude malade constituait bel et bien une gêne dans ma vie, un obstacle à mes projets professionnels, que le chirurgien a véritablement pris la parole afin d’exposer ses propositions. Cela parait couler de source comme façon de faire mais je doute avoir meilleur souvenir d’un colloque singulier que de celui là ! Il m’est donc proposé une arthrolyse du coude avec un mois de rééducation à domicile par kinétec. « L’opération ne servira à rien si la rééducation n’est pas bien suivie chez vous » déclare t-il. « Durant ce mois, il vous faut ne rien prévoir, rester chez vous et être le plus souvent possible dans la machine ».

Cet engin, dont le coût de location est encore onéreux – 600 euros -, consiste en une attelle de bras articulée, montée sur pied et reliée à un moteur électrique. Une fois le bras déposé à l’intérieur, le kinétec lui permet d’effectuer passivement les mouvements de flexion / extension et prono – supination.

J’écoute attentivement toutes ces informations tomber en cascade, muette, en acquiescant d’un signe de tête ou en faisant comprendre à mon interlocuteur par quelques expressions faciales de grand étonnement ou d’inquiétude, quand il serait préférable de ralentir le débit ou de « récapépéter » ! Toujours très attentif à son patient, il capte sans peine mes interrogations, et double ses explications quand cela est nécessaire. A la fin de la consultation, le dos bien plaqué contre son siège de bureau, les doigts joints en pont à la hauteur du visage, il demande : « Alors que fait-on ? ». J’avoue ne plus me souvenir quels mots ou gestes avoir utilisé pour exprimer mon accord ; mais dans ma tête – certes un peu chamboulée quand même – je me sentais quelque part apaisée. Comme un déclic, j’ai compris que ce coude allait pouvoir se tendre à nouveau, qu’il existait une solution à mon problème et surtout, que des personnes compétentes et dignes de confiance seraient là pour m’aider.

Je repars ce jour là avec une ordonnance pour un arthroscanner – examen qui aura pour but de préciser l’atteinte et de déterminer en conséquence la nécessité ou non d’une intervention à ciel ouvert. « Le mieux c’est que vous passiez cet examen puis que l’on en rediscute lors d’un prochain rendez-vous ». Sur ce, nous nous saluons.

Quand je ressors seule du bâtiment Gaston Cordier, la Chloé trop émotive reprend le dessus et s’est l’avalanche de larmes… . Dans ces moments là, où le sac, trop plein, commence à se vider, la seule question que je redoute est définitivement « pourquoi tu pleures ? ». Et alors qu’en notre esprit les raisons sont trop grandes, un supposé passage à la verbalisation semble toutes les gommer une par une, et on finit alors par ne plus savoir pourquoi on pleure réellement, mais simplement que l’on en a besoin.

Puis je me calmais un peu et il fut temps d’appeler mes proches. Je commençais par mon frère parce que je savais que si jamais les larmes me revenaient avec lui, ce n’était pas grave. Il écoute attentivement cette histoire de machine de rééducation pour laquelle je dois prévoir de mettre entre parenthèses le second été de suite. Il me laisse beaucoup parler alors que j’exprime de grandes manifestations de doute :

« Est-ce que tu ne trouves pas que ce serait une opération de luxe? dis-je.

– Dans quel sens ?
– Et bien dans la mesure où mon bras ne me gène pas véritablement dans la vie quotidienne mais plutôt en cours de danse où quand il s’agit de performances sportives, il m’arrive de penser que dans la mesure où je ne suis ni véritablement danseuse professionnelle ni sportive de haut niveau, quelque part, je ne mérite pas cette opération.

[…]

– Si je fais cette opération c’est pour pouvoir danser.
– Alors ce n’est pas pour rien » conclut Vivien.

Cette discussion avec mon frère chéri m’avait fait beaucoup de bien, soutenu ma démarche de me tourner vers la chirurgie. Quand il sait que je tiens fort à quelque chose, même à des projets un peu fous, il me soutient toujours. Et ça c’est une force extraordinaire.

Pour mon audition à la Laban School, l’année précédente, il m’avait accompagnée jusqu’à Londres où Fred – un ami à lui – nous a gentiment hébergé pour l’occasion. Le matin du jour J, nous rejoignons l’école à pied. Vivien a même tenu à rentrer dans le hall avec moi et alors que j’observais la beauté des locaux tout en commençant sérieusement à me liquéfier de trac, et il eut les bons mots. Il mit sa main sur mon épaule – nous étions au bas des escaliers en colimaçons qui menaient vers la salle d’audition – il regarda autour, où tous les candidats s’amassaient, et il dit

« Allez poutchinette ! Tu vaux largement toutes ces filles, tu as ta place dans la compétition ! Tu as toutes tes chances ! ». Et voilà comment tout en montant l’escalier – la gorge encore serrée – je fus emplie comme jamais d’une force combative qui m’a tenue pour toute la journée d’audition. C’est un peu d’une force similaire dont j’aurai besoin pour traverser cette future épreuve.

Preuve que le Dr Paillard avait lui aussi su trouver les bons mots durant l’entretien : aucune de ces formulations ne m’était restée au travers de la gorge comme c’est souvent le cas quand on sort de chez le médecin. Grand paradoxe de la pensée humaine, la seule chose que j’avais à lui reprocher était aussi celle pour laquelle je lui étais le plus reconnaissante … . En effet, j’aurais aimé qu’il me dise « Si j’étais vous, je ferais cette opération. Vous avez raison de suivre cette démarche, c’est le bon choix ». Et en même temps, j’aurais trouvé cela déplacé et inutile qu’il essaye de m’influencer à ce point, dans la mesure où cette méthode orthopédique n’est efficace qu’a condition que le patient soit lui-même extrêmement motivé.

Ceci dit, mes amis avaient bel et bien raison à ce sujet : « dans la mesure où il t’a assuré que ton bras ne pourrait plus progresser à ce stade sans intervention et qu’il est prêt à déployer les grands moyens pour t’aider, cela signifie largement qu’il te soutient ».

L’aventure continuait donc et ce fut Vivien qui m’accompagna encore à mon rendez vous pour l’arthroscanner. Et puis avec Vivien, on s’arrangeait très bien « ti li deux » ! Il avait toujours la petite blague toute nulle à faire pour nous divertir et nous faire passer le temps dans la salle d’attente.

Du déroulement de cet examen, je ne retiendrais que deux choses. Premièrement, la grande délicatesse dont a fait preuve le médecin qui a injecté le liquide en intra capsulaire. Et deuxièmement, mon fou rire intérieur, quand une fois allongée dans le scanner, le radiologue m’a demandé très sérieusement : « Très bien, voilà ! Bras gauche le long du corps. Et maintenant tendez votre bras droit s’il vous plait ». Je tourne la tête un instant plongée dans le matelas pour rigoler un coup et puis je le regarde à nouveau un peu décontenancée par l’absurdité de sa requête et lui avoue l’air légèrement satirique « Ben c’est un peu pour ça que je suis là voyez vous ! Je ne peux pas tendre le bras ! ». Sur ce il se rend compte de sa bêtise et ajoute en riant « Ah ben oui mais si les patients ne suivent pas non plus ! Comment voulez vous que l’on fasse correctement notre travail ? ».

Environ deux semaines après avoir passé ce dernier examen, vient l’heure d’une seconde consultation à la Salpetrière. Ce jour là, l’attente est longue. Les patients s’endorment un à un tandis que je ne peux m’empêcher de me focaliser sur la saleté inqualifiable de la fenêtre située derrière moi, comme des autres d’ailleurs ! Pour un établissement à ce point réputé, je trouve ce manque d’hygiène apparente définitivement inacceptable.

Vient mon tour de quitter mon siège et après quelques prises de bec entre le secrétariat du service et mon chirurgien à propos de la perte on ne peut plus gênante de mes radios, la consultation peut commencer. Il observe attentivement et pendant un long moment de silence mes résultats du scanner. Il a l’air concentré et plutôt grave. Il finit par annoncer : « On ne pourra pas être efficace si on n’opère pas à ciel ouvert ». Commence alors une série de questions-réponses absolument nécessaires pour calmer mes inquiétudes. Encore une fois l’entretien répond largement à mes attentes et cette fois, à la question « Alors qu’est ce que l’on choisit? », je me souviens avoir répondu sans délai aucun « Eh bien on fonce ! ». Le docteur Paillard me confie le numéro de sa secrétaire à la clinique des Lilas pour fixer une date début juillet.

Le lendemain matin, j’appelle. La voix de la secrétaire est douce, rassurante, calme ; ses questions sont efficaces, sensées et manifestes de ses connaissances en orthopédie. Ensemble, nous fixons deux dates : celle du 6 juillet pour la consultation pré- anesthésique et celle du 10 pour l’entrée en clinique.

Le 6 juillet en début d’après midi, je fais donc connaissance avec la clinique : propre, calme et surtout qui ne bénéficie pas de cette charmante et légendaire « odeur d’hôpital ». En terme d’attente, les délais sont similaires à ceux du service public. Et c’est après avoir visité plusieurs bureaux et files d’attentes que 2 heures après l’heure initialement prévue de mon rendez-vous, le Dr Nadjar – médecin anesthésiste – appelle mon nom. Je lui serre la main dans le couloir et pénètre dans son bureau avec ma grosse valise.

« Vous partez en voyage ? Interroge t-il

– Non. En fait j’arrive d’Amiens.
– Vous êtes amiénoise ?
– Oui.
– Ah rassurez-vous, nul n’est parfait ! » Déclare t-il avec sérieux et assurance comme s’il s’agissait incontestablement d’une tare de venir d’Amiens !

L’entretien commence bien ! Moi qui m’étais faite aux appréciables discrétion et efficacité du Dr Paillard, je déchante très vite face à cet individu qui, en plus de me prendre 45 euros pour remplir un questionnaire auquel c’est moi qui donne les réponses, n’écoute en rien ce que j’ai à lui dire.

Ce sont mes attentes de cette consultation – à savoir discussion autour du choix d’une anesthésie locale ou générale – contre ses habitudes et son assurance en lui-même, insolente et déplacée. Je m’excuse par avance mais cet écrit est sans concession !

Le festival continue, alors que je tente d’amener le débat AG ou AL sur le tapis, peut être de façon maladroite, je l’accorde, mais reflet de ma décontenance :

« Avec Mr Paillard nous avions évoqué ……….. une ………… A ……….G. Réussis – je à peine à prononcer tant la réaction de mon interlocuteur fut virulente !

– ATTENDEZ ! Cette discussion se passe entre vous et moi. Personne d’autre ne doit être mêlé à ce qui ce dit ici !

– Pardon ?! Répondis-je avec une tonalité évocatrice, je l’espère, de mon dédain et de ce constat intérieur : « Je suis polie moi ! Mais c’est plutôt vous monsieur qui devrait être en train de vous excuser du manque de respect que vous venez de manifester à votre patient ! ».

Pourtant au fur et à mesure de l’entretien, il ne manque pas de manifester son soutien et sa sympathie, à sa manière : « Je vais faire pour vous comme si vous étiez ma fille ». Voici des mots à la fois très rassurants pour mes oreilles mais qui peuvent se révéler inquiétants pour ses autres patients quand on y pense ! C’est tout à fait le genre de réflexion jugée maladroite par le patient, qui, corrélée à une attitude globale du médecin pendant l’entretien, laisse un goût amer de la consultation ! Je conçois que je suis très dure là mais en tant que future thérapeute, il me semble important de me rappeler qu’un seul mot maladroit ou mal interprété par le patient, peut mettre en péril la confiance établie ou en phase de l’être. Je ne dis pas que veiller par ses propos et sa présentation au bon déroulement de l’échange patient – thérapeute soit chose facile ! Je constate juste que c’est possible et absolument déterminant, j’en suis persuadée, pour la réussite de la prise en charge à venir – et ceci quelque soit la nature de cette prise en charge.

Pour finir, le médecin choisit pour moi une anesthésie locale accompagnée de substances apaisantes. Moi qui aurais préféré une anesthésie générale, je ressors du bureau, contrariée sans être inquiète car, il faut le dire, son choix fut argumenté de mots rassurants. Ensuite, je rejoins l’étage et le bureau du Dr Paillard pour un dernier entretien avant l’opération. Pour l’occasion, j’avais préparé tout un tas de questions à lui poser :

«  Pourrais-je utiliser le kinétec en position debout ?
– Non, uniquement assise ou couchée.
– Où sera placée la cicatrice ?
– A l’extérieur du coude mais je serai peut être obligé d’inciser également à l’intérieur.
– Comment les os pourront t-ils tenir ensemble sans la capsule articulaire ?
– La capsule a uniquement un rôle de protection de l’articulation, ce sont les tendons qui relient les os entre eux.
– En combien de temps la capsule se reforme t-elle ?
– Environ 6 semaines. C’est pourquoi la mobilisation permanente durant le premier mois s’avère primordiale pour une repousse en souplesse de cette capsule. »

Il y a toujours des questions à poser. Et si je trouve personnellement que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire au patient, je considère ses propres interrogations légitimes et dignes de réponses éclairées.

Le risque théorique d’une capsulectomie par exemple est une atteinte du nerf et par conséquent un risque de perte accidentelle de mobilité du bras. A l’annonce de ce risque lors de la première consultation j’avais réagi « Ah oui ! Quand même ! ». Cependant, mes inquiétudes furent de suite apaisées : « C’est simplement un risque théorique à signaler mais si je vous opère, le but n’est pas de léser le nerf ! ». Aussi insensé que cela puisse paraître, l’expression de cette évidence avait eu en grande partie raison de mon angoisse.

Avant la date décisive du 10 juillet, j’avais envie d’utiliser au maximum mon bras droit, quitte à : aller faire les courses, cuisiner, déménager des amis, tenir la coupe de champagne de mon anniversaire avec les deux mains, conduire beaucoup, la voiture ou la danse, peu m’importait pourvu que mes deux bras fassent ensemble leur usage en prévision du mois contraignant de rééducation à venir. Tout en profitant de ces derniers jours de mobilité avec mes parents et mes amis, je continuai un peu plus chaque jour de me préparer psychologiquement aux restrictions qui allaient suivre … Je rangeais au tiroir pour un petit mois mon goût pour le ping-pong en été, mes projets danse, mes envies de promenades à la mer ou à la campagne, les soirées chez les amis, les cinés, les billards, etc. J’allais récupérer mon bras !!!

Le jour J, je pars en train à Paris avec ma maman. Pour que je ne m’ennuie pas, Vivien me confiait son lecteur portable avec une petite sélection de DVDs préalablement déterminée. Autant vous dire que ce « jouet » fut mon meilleur ami durant les longues nuits et matinées à l’hôpital ! L’occupation, les appels ou les visites ont le pouvoir incontesté de modifier positivement votre séjour !

Puis vint pour ma mère un moment plutôt difficile : assister à l’entrée de sa fille dans une clinique privée alors qu’elle-même travaille depuis toujours dans le service public ! Il est certain que par comparaison des deux, on ne peut s’empêcher de remarquer le côté « Picsou » des institutions privées qui vont jusqu’à vous faire acheter votre crème d’épilatoire et votre flacon de bétadine …

A côté de tous les avantages que le choix du privé pouvait représenter, nous ne pouvions occulter le bruit de tiroir caisse qui retentissait dans la salle d’attente à chaque fois qu’un patient franchissait la porte du bureau des admissions : « Alors ! Vous avez déjà réglé ou pas encore ? ».

Pour mon confort, ma mère a du prendre beaucoup sur elle : faire motus et bouche cousue et distribuer ses chèques comme un dans un jeu de cartes. De temps en temps quand la tension interne devenait trop forte, nous pouvions l’entendre avouer dans ses dents : « Nous aussi on s’en sortirait à l’hôpital si on raisonnait comme eux ! C’est facile ! ».

Il est vrai que lorsque l’on m’a appelé sur mon portable la semaine précédente pour me demander si je souhaitais réserver une chambre VIP, je me suis intimement interrogée : « Est-ce que je pars à l’hôpital ou en résidence dans un hôtel de luxe ? ». Nul n’est à blâmer bien sûr, c’est ce que l’on pourrait appeler l’entrechoc des milieux sociaux ! Et puis il ne faut tout de même pas exagérer, les cliniques privées sont accessibles à tout le monde grâce à la prise en charge de la sécurité sociale.

Bref à cela, une fois les chèques signés et les papiers réglés, j’ai eu accès à ma chambre. Toute ma famille est montée avec moi pour me regarder m’installer. Ma compagne de chambre m’est apparue on ne peut plus sympathique dès la première rencontre. L’installation se passe donc à merveille et vient l’heure des quelques préparatifs requis : épilation du bras et prise de sang. La visite de mon chirurgien se voit couronnée une fois de plus d’un choix qui m’arrange plutôt et me rassure encore. En effet, je ne pouvais m’empêcher de l’interroger sur les désagréments des odeurs de « cochon grillé » – causées par les instruments d’incision ! Je lui avouai ma grande sensibilité aux odeurs. Ce sur quoi il conclut à voix haute « On va vous endormir complètement ».

Cette nuit là, à côté de ma voisine Liliane, j’ai dormi comme un bébé. Il faut dire qu’en plus d’être fatiguée à cause de la coupe du monde de football la veille, le médecin m’avait prescrit des tranquillisants pour la nuit. Le lendemain, j’arrive à dormir jusqu’à 10h, ce qui tient du miracle à l’hôpital ; devant être à jeun pour l’opération, je ne fus pas réveillée à 6h pour le petit déjeuner.

Viens ensuite la douche à la bétadine puis le revêtement de la magnifique combinaison bleue marine accompagnée de son slip façon filet de pêche top tendance, spécialement prévus pour le bloc. L’aide soins m’apporte ensuite une seringue contenant un drôle de liquide très amer que je dois avaler, très efficace, je me sens, c’est vrai, assez zen quelques minutes après ingestion !

Arrive le brancard sur lequel je dois monter à quatre pattes en rampant sur mon lit cause de l’étroitesse de la chambre. Ils nous avaient prévenu, c’est une clinique du sport ! Une fois allongée, le brancardier me demande tout le long du chemin qui mène au bloc de lui sourire, et serait même prêt à payer pour ça ! Non non, ce ne sont pas encore les médicaments qui me font délirer ! Dans l’ascenseur, il me demande cette fois si je suis un peu anxieuse de cette opération, ce à quoi je réponds « Ben oui un peu quand même ! C’est jamais facile ! ». Une fois entrée dans le bloc, tout devient un peu flou. Je me souviens que l’on m’ait demandé à plusieurs reprises « sentez vous encore votre bras ? » ce à quoi je répondais « Oui, je le sens lourd et il fourmille, mais je le sens encore très bien ». Puis j’ai vu le chirurgien se pencher au dessus de moi et là, fabulation ou pas, j’ouvre la bouche une dernière fois pour lui demander « Faites une belle cicatrice hein ! » et il me répond « Ne vous inquiétez pas elle sera aussi jolie que vous ! ». Ensuite, plus rien.

Je me réveille dans ma chambre, encore fortement « dans le gaz » et la première chose que je fais c’est de m’assurer que le risque théorique de l’intervention était resté théorique ! Je bouge mes doigts. Tout fonctionne bien, je suis rassurée. Je me sens nauséeuse mais lorsque mon frère arrive une heure plus tard, je me sens beaucoup mieux. C’est surprenant, mon bras ne me fait absolument pas souffrir. Le chirurgien vient me voir un peu plus tard pour vérifier que ma main soit bien mobile et aussi pour m’annoncer que l’opération s’est extrêmement bien passée. L’intervention a permis de récupérer la mobilité complète de mon coude. A moi désormais de travailler avec le kinétec de façon à cristalliser cette récupération. Je le remercie grandement et lui assure que je vais bien. C’est à 20 h le soir même de l’opération que l’on m’apporte le kinétec.

La disposition du bras à l’intérieur est plutôt confortable. Et c’est parti, on met l’engin en marche : « Regardez, me dit le technicien, votre bras va se tendre ! ». Intérieurement je doute encore du résultat. Et c’est alors qu’en plus de constater visuellement que mon bras, mobilisé par la machine se tend bel et bien, je le sens se tendre ! Et ça c’est une sensation proprioceptive que je n’avais pas eu depuis une année. On arrête le kinétec en position extension pour l’admirer et je ne peux plus retenir mes larmes. « Cela vous fait mal ? » me demande t-on. Non, en réalité je pleure de joie.

Mon bras se tend à nouveau et c’est plus que génial. Je ne ressens aucune douleur articulaire. Le technicien partage mon émotion, c’est vraiment un déclic qui se produit dans ma tête : mon bras n’était pas perdu, ce bras à nouveau fonctionnel redevient mon bras, et je vais m’appliquer à  le soigner désormais.

Je dois commencer par dormir avec le kinétec en marche, au grand étonnement de ma voisine : « Mais vous n’allez pas la laisser là dedans toute la nuit, la pauvre ! Comment va-t-elle dormir ? ». Ce soir là, il est un fait que j’ai mis du temps à m’endormir, plutôt occupée à me familiariser avec la mobilisation passive incessante de mon bras. Ma voisine ne parvient pas non plus à trouver le sommeil et nous discutons. Je pose les questions et elle me raconte son enfance. Aucun autre récit n’aurait pu me plaire davantage. Liliane me conte le petit village de son enfance, les bals populaires qui y étaient organisés chaque semaine, son éducation entourée de ces six grands frères. Chaque semaine ils l’emmenaient danser à tour de rôle. Elle me décrit les danses, l’orchestre, ses robes et ses talons hauts puis on conclut toutes deux que tout ceci résume notre recette du vrai bonheur :

« J’ai raté ma vocation ! J’aurais dû être danseuse ! ». Mais le plus croustillant de l’histoire arrive ensuite. « Il vint un jour où aller au bal avec mes frères ne m’a plus vraiment intéressée, j’étais tombée amoureuse d’un jeune homme ! ». Puis j’eus droit au résumé de sa vie amoureuse jusqu’à aujourd’hui. Nous concluons toutes deux : « Pour être heureux, il ne faut finalement pas grand chose. De la musique, une jolie robe et un cavalier. » C’est délicieux et piquant jusqu’à m’en faire oublier la machine pendant une bonne heure.

Vers 3 heures du matin, je commence à souffrir de mon bras, il est chaud, gonflé et je « sens les battements de mon cœur à l’intérieur de mon coude ». Je sonne l’aide soins de nuit et je lui demande de la glace. « Ce serait inutile, me répond t-il un peu paniqué. Et puis je ne connais pas du tout la machine moi ! Je ne saurai pas la régler donc il est hors de question que j’enlève votre bras de là. Je ne saurai pas le remettre. Je vais juste arrêter la machine et vous donner des tranquillisants par perfusion. »

Mon bras se retrouve alors immobilisé en hauteur si bien q’une demi-heure après l’intervention pertinente de mon aide soins, le sang n’y circule plus et mes doigts sont tout engourdis. Ayant constaté son incapacité à m’aider efficacement, j’ose à peine le rappeler pour me passer le bassin ! Je le fais tout de même, il me passe effectivement le bassin mais omet cette fois le papier toilette. Tenez vous bien ! Cette nuit là, c’est Liliane, dame de 72 ans, opérée de la jambe qui se chargera gentiment de me passer le bassin …

C’est peut être idiot mais l’incompétence préalable du personnel sur place ainsi que ma gêne consciente à me faire aider pour ce genre de choses – qui plus est par un homme – me pousse à accepter avec joie l’aide de ma chère Liliane ! Liliane qui d’ailleurs n’avait pu s’empêcher de me communiquer son opinion sur l’aide soins dès sa première sortie de notre chambre : « Il est plutôt séduisant ce jeune homme. Il a les yeux extrêmement bien dessinés ! Vous n’avez pas remarqué ? ». C’est là que je m’interroge : « Comment a-t-elle pu remarquer de tels détails vu la pénombre de la chambre, l’épaisseur de ses verres mais également et surtout le fait qu’elle ne les avait pas sur son nez ! ». Ma chère compagne n’userait-elle pas d’humour pour me faire oublier mes souffrances ? Me demandai-je alors. La déclaration qui suivit ôta tous mes doutes : « Je suis stupide de ne rien tenter, je devrais plutôt essayer de refaire ma vie avec un bel homme comme ça, plutôt que de rester veuve ! De toute façon, il ne faut pas se marier, c’est une erreur ! ». J’ignore si Liliane aurait pu faire carrière dans la danse, mais dans la comédie, probablement !

La nuit avançait lentement et Liliane continuait de me divertir : « Alors comment allez-vous l’appeler votre machine ?
– Ah bien, son nom est tout choisi ! Ce sera Liliane !
– Vous pourriez aussi l’appeler Etiennette ! C’est mon deuxième prénom.
– Ah oui ! Mais je préfère Liliane, c’est plus joli ! »

Le lendemain marque ma première journée complète en kinétec. Je suis encore « branchée » à gauche avec deux perfusions – antidouleur et nutriments – et à droite avec le redon. Cependant je ne compte pas pour autant renoncer à ma toilette ce matin là. « Oh non non, vous ne tenez pas debout, vous ne pouvez pas vous laver aujourd’hui ! » déclarent les infirmières. C’est quand même dommage d’être davantage contrariée alors que ma requête visait un petit rafraîchissement bien mérité… Obligée de montrer mon mécontentement et de mettre d’emblée les points sur les i avec l’une de mes deux interlocutrices pour obtenir ce que je veux. Dans ces moments là, la toilette est un instant privilégié, c’est un geste simple et qui peut paraître insignifiant mais cela fait un bien fou.

En ce lendemain d’opération, je compte encore sur la morphine. Ce que j’appelle « douleur bénéfique » dans ces circonstances rappelle la sensation d’étirement pratiquée à la danse par exemple. Quand le seuil de douleur est dépassé, je commence à souffler plus fort, à ne plus être en accord avec ce que la machine fait subir à mon bras. Les perfusions sont efficaces mais déjà, je panique un peu à l’idée de ne pas pouvoir sortir de mon lit. Il faudra que j’attende le lendemain pour visiter le fauteuil !

La troisième nuit fut horrible : intoxication alimentaire. Le hic c’est que cette nuit là, mon bras ne me fait déjà plus du tout souffrir, que je supporte très bien le kinétec mais que je suis contrainte de m’en « débrancher » toutes les demi-heures pour aller vomir. Cela dit, j’aurais pu, je pense, vivre beaucoup mieux ces quelques désagréments si l’aide de nuit ne s’était montrée si incompétente. Extrêmement nauséeuse, – la tête qui tourne et le coeur en voyage- je sonne dans l’espoir d’avoir de l’aide. Je suis assise dans mon lit, je gémis, je pleure dans le haricot quand quelqu’un se décide à franchir la porte de ma chambre. Et c’est à cet instant que le bas blesse : elle entre dans la pièce les bras croisés sur sa poitrine, ne s’approche pas à plus d’ 1,5 mètres du lit et me demande distante :

«  Pourquoi vous pleurez ?
– Parce que j’ai des nausées et extrêmement mal au coeur, répondis-je
– Et vous pleurez parce que vous avez mal au coeur ! Ah bon ! ».

Sur ce, elle fait demi-tour et son attitude toujours fermée me fait comprendre qu’elle trouve déplacé une telle manifestation de larmes et de gémissements pour un simple petit mal de coeur. Quand elle revient, un moment après, je suis de nouveau dans la machine. Cette fois encore son intervention se révèle une véritable démonstration d’un manque flagrant de bon sens, accru d’une absence totale de conscience professionnelle. Elle entre : « Vous avez vomi ? ». Je fais non de la tête, malheureusement baissée d’épuisement, pour ne pas voir le visage de cette jeune femme qui me jette alors ni plus ni moins un cachet emballé sur mon lit ne se souciant guère que j’éprouve des difficultés à simplement le saisir lui, tout comme la bouteille d’eau et le verre situés à plus d’un mètre de moi. Elle sort donc pour ne plus revenir et je suis obligée de me débrancher encore de la machine pour prendre mon médicament ! Je pleure encore quelques instants avant de sentir monter en moi toute cette putain de force que cette imbécile n’avait pas eu de décroiser ses bras pour les tendre vers moi ! Je ne lui demandais pas de dépasser les limites de l’empathie mais juste de faire son boulot de sorte que quelqu’un de non qualifié ne s’en serait pas plus aisément sorti qu’elle.

Je conscientise peu à peu cette haine qui monte en moi en plus du mal être. Je sors de mon lit, porte le redon dans la main droite et me mets instinctivement à esquisser quelques pas de danse contemporaine dans ma chambre. J’utilise les murs comme appui et les petits battements sur le coup de pied comme dévidoir à tensions musculaires.

Puis viennent ensuite les cent pas. J’ai toujours autant mal au coeur mais cette fois ci, je sais que je vais devoir gérer seule le kinétec et les vomissements. Réinstallée dans mon lit, je pense aux mots que j’utiliserai pour parler d’elle dans ce récit. Ensuite, je passe une nuit atroce jusqu’à six heures où, épuisée de ce mal de coeur je me décide à sonner de nouveau. C’est une nouvelle infirmière, comme je l’espérais, elle me promet une piqûre qui ne viendra jamais  et pour clôturer le tout, au moment où je réussis enfin à me rendormir seule, on vient me réveiller pour le petit déjeuner !!! No comment !

Après la pluie, le beau temps, place au professionnalisme. Le chirurgien et le kinésithérapeute entrent dans la chambre. Je leur raconte la nuit horrible que j’ai passée. Mes voisins de palier ont eux aussi fait les frais de ce fameux plateau repas !

Ensuite, on règle ensemble le kinétec de façon à optimiser les résultats. En flexion, je travaille la supination et en extension la pronation, l’inverse est impossible. Le Dr Paillard eut préféré le contraire. Ceci peut constituer une remarque intéressante pour les améliorations des kinétecs du futur. En travaillant la supination sur l’extension cela permet d’étirer le biceps simultanément ce qui pourrait éviter les contractures, ceci reste à essayer pour être vérifié. La position du bras est confortable, seul l’avant bras doit bouger.

Ayant le sentiment confirmé d’être l’une des rares personnes à utiliser la rééducation par kinétec, je posai à mon kiné la question fatidique : « Avez vous déjà était totalement satisfait en tant que thérapeute des résultats d’un patient ayant suivi ce parcours ? ». Aucune réponse ne s’en suit mis à part un regard tourné vers le sol. J’y répondais donc seule et à voix haute : « Vous me direz, on s’en fiche des autres, l’important c’est moi. Et c’est donc à moi de tout faire pour être moi même satisfaite ! ». Avant de sortir de l’hôpital, le kiné a veillé justement à me mettre la pression et à me conseiller de ne jamais abandonner.

Les premiers jours, j’ai senti parfois comme des sortes de décharges électriques aigues à la face antérieure du coude et qui se prolongeaient jusqu’à la moitié du bras dans le prolongement du tendon du biceps. Je fais également remarquer au kiné que lorsque la flexion arrive, je passe mon pouce de l’autre côté de la poignée – tous les doigts du même côté – de façon à mieux travailler la supination, c’est efficace.

En ce qui concerne l’hyper extension, on peut disposer des épaisseurs de tissus (personnellement j’ai utilisé des couches bébé) sous le coude. Au fur et à mesure que la douleur diminue en extension, on rajoute des épaisseurs. Plus il y aura d’épaisseurs sous le coude durant la rééducation, plus les chances de récupérer l’hyper extension naturelle seront élevées.

Il est important que la distance entre le coude et la poignée du kinétec soit confortable de façon à ce qu’au moment de la flexion lorsque le patient dort ou somnole, la main ne se coince pas. Si cette distance est trop courte, le poignet « cassé » et bloqué par la poignée engendre un faux mouvement qui tord le coude. Ce genre d’épisode est bien évidemment à éviter. Lorsque l’on parvient à s’endormir avec la machine en marche, on glisse dans son lit, la ceinture scapulaire en vient a être trop basse en rapport à la machine, ce qui provoque une compensation musculaire par l’épaule. La disposition générale du corps par rapport au kinétec est importante : seul l’avant-bras doit bouger, le bras lui, reste à plat dans la machine.

 

kinetec

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Question technique, les pieds du kinétec sont encore assez imposants, aussi, pour permettre à la personne d’être allongée dans son lit, il est nécessaire que le dessous du lit soit creux, vide. Un certain aménagement de l’intérieur est donc nécessaire pour assurer un maximum de confort et de liberté au patient durant le mois de convalescence des allées dégagées dans la maison de façon à pouvoir déplacer facilement l’engin d’une pièce à l’autre – chambre, salon, cuisine -, quelques prises multiples de courant et si possible la même hauteur de chaise à chaque endroit de façon à limiter les manipulations de réglage de hauteur et d’inclinaison.

Il est agréable pour le moral de savoir que l’on peut au moins changer de pièce, d’activité même s’il est regrettable de ne jamais pouvoir mobiliser par kinétec en position debout parce que de nombreuses tensions musculaires dans les jambes se font sentir…

Pour ce qui est de décrire le rythme de mobilisation que je me suis imposé, autant citer les heures de pauses, ce sera plus court ! Le matin, je prenais 30 à 45 minutes pour me laver et m’habiller. Sur un mois complet, je n’ai mangé sans la machine que 4 fois et préférais m’octroyer une pause d’une demi-heure dans l’après midi. Afin de ne pas me détourner de mes obligations, je ne suis sortie que très peu de chez moi : trois fois 20 minutes de marche dans tout le mois. Cela dépend du caractère de chacun mais je savais que si je commençais à aller marcher chaque jour, les promenades allaient peu à peu rallonger et je serai frustrée en rentrant de me remettre dans la machine. C’est un peu comme un ancien gros fumeur à qui on dirait « vous savez, vous avez le droit d’en fumer une de temps en temps !» et qui retomberait peu à peu dans un comportement addictif. La réussite d’un tel modèle de rééducation est fortement liée au profil psychologique du patient. Le plus simple est de ne pas réfléchir, de se dire « je n’ai pas d’autre choix que de passer ma journée dans le kinétec ». Si on commence à se dire « En ce moment, je pourrais être à la mer avec mes cousins », c’est foutu !

Le soir, j’essayai de rester éveillée le plus longtemps possible mais mine de rien, être ainsi mobilisée en permanence est assez fatiguant. Les 2 premières semaines je m’endormais vers 23h en veillant à régler mon réveil à 3h30 du matin. La nuit, je me rebranchais, écrivais ou lisais jusqu’à 5H30. Puis je m’octroyais encore une petite heure de sommeil sans la machine jusqu’à 6h30. Ensuite, c’était reparti jusqu’à l’heure de la toilette. La troisième semaine je m’endormais souvent à 23 H30 et réglais mon réveil à 4h30. La dernière semaine fut de loin la plus difficile à supporter tant la fatigue se faisait sentir et je dormais sans la machine de minuit à 6h30.

La présence de l’entourage est fondamentale. En réalité, ce n’est pas que physiquement nous soyons dépendants, le bras opéré n’est pas douloureux et l’on peut exécuter tous les gestes utiles de la vie quotidienne. C’est juste que si quelqu’un peut durant ce mois s’occuper des corvées de cuisine, ménage et lessive par exemple, toutes ces heures de travail économisées permettent de rester davantage dans le kinétec. Mais outre le fait de se faire servir, la compagnie d’un proche le plus souvent possible est inestimable! Parler, partager un film, jouer aux cartes permet d’oublier pour un moment la machine qui est à côté. Quand la conscience de la machine revient, il peut arriver d’avoir le cœur un peu ébranlé, comme dans le mal des transports.

Pour ma part, je n’ai connu durant ce mois que  des douleurs intestinales et des nausées probablement causées par les anti-inflammatoires. Même les anti – sécrétoires n’avaient pas un effet suffisant pour calmer les douleurs. C’est finalement un geste tout bête qui m’a permis de calmer cela : veiller à prendre les anti-inflammatoires au milieu du repas et surtout manger du pain !

Mais reparlons plus précisément des nuits et du sommeil. Quand le réveil sonnait à 3h30, il ne s’agissait pas de traîner, je me levais, allumais le kinétec et l’ordinateur et c’était parti … je savais que je devais le faire c’était comme inscrit dans mon rythme, mentalement j’étais tellement blindée de motivation que dans les 15 premières nuits je préférai largement être là à travailler mon bras plutôt qu’à dormir. J’avais l’impression d’utiliser utilement mon temps. Ce ressenti peut être vérifié pour plein d’autres motivations. Quand quelque chose vous plait ou vous tient tout particulièrement à cœur : un projet, un rêve, un amour, alors vous vous trouvez malin de prendre sur votre temps de sommeil pour vous y consacrer entièrement. J’irais même plus loin en disant que de vivre la nuit s’accompagne du sentiment jouissif de rattraper le temps qui passe : vous voyez en quelque sorte défiler un temps qui d’ordinaire vous échapperait par le sommeil. Mais l’excitation intellectuelle qui vous tient éveillée finit bien sûr à un moment par être dépassée par le besoin physiologique de sommeil. Certaines nuits et particulièrement en fin de mois, il m’arrivait de ne pas entendre mon réveil. Le matin, je pouvais encore faire une sieste avec la machine branchée qui durait souvent 2h et au maximum 4h. Une fois j’ai réussi à dormir 4h sans interruption avec la machine mais c’est vraiment le maximum. C’est assez difficile voire impossible de s’endormir avec le soir : alors que l’on se sent apaisée intérieurement, le bras s’agite tout à côté et alors c’est comme si quelqu’un n’arrêtait pas de nous embêter pour nous empêcher de dormir. Comme j’ai précédemment évoqué la circulation d’énergie à travers le corps, l’apaisement dans ces moments de somnolence se répand dans tout le corps mais s’arrête à l’articulation scapulo-humérale. Cela produit une sorte de contradiction dans le corps : le reste du corps souhaite se reposer mais pas le bras droit qui « s’agite » et il s’en suit un mal de cœur avec lequel il est impossible de s’endormir véritablement. Ces moments où mon corps me réclamait un vrai repos et où je tentais de rester branchée furent les seuls où je me suis sentie en désaccord avec la machine, où je me rendais compte que nous étions deux entités distinctes et j’avais le pouvoir de l’éteindre et de m’en séparer. Aussi dès que je commençais à haïr cet engin pour cause d’une trop grande fatigue, je l’arrêtai et programmai mon réveil. J’étais assez motivée pour travailler sans arrêt mais pas assez folle pour travailler contre mon propre corps. Dans de telles méthodes de rééducation, je pense qu’il faut aussi être à l’écoute de son propre corps pour que cela ne devienne jamais un instrument de torture mais exclusivement un instrument d’aide à atteindre un objectif. Je déplaçais ma machine partout avec moi comme une amie, un compagnon de grand chemin. J’ai toujours veillé à ne jamais dire ou même penser du mal du kinétec. En toute sincérité, je dirai que ce mois de rééducation n’a pas été si dur que cela à supporter. L’assiduité m’a aidé en réalité  dans ma tête et dans mon corps, je me devais de rester branchée c’est tout. Rien ne sert de cogiter, il faut le faire. C’est comme une première année de médecine si je puis me permettre : il faut travailler et c’est tout, on s’amusera plus tard, après avoir obtenu ce que l’on voulait. Sauf que c’est bien plus facile qu’une année de médecine, déjà parce que cela ne dure qu’un mois et qu’en plus bien qu’étant contraint de rester chez soit à travailler, là on a pas à ce creuser les méninges !!! C’est vrai que quand on a déjà vécu une longue période de travail acharnée ou une situation similaire, l’épreuve du kinétec nous paraît bien minime.

Quand je me réveillai la nuit après donc quelques heures sans mobilisation, j’avais mal au coude, je sentais l’articulation beaucoup moins flexible et c’était un soulagement, une fois réinstallée dans la machine de le voir se tendre à nouveau. Au réveil, les 3 voire 4 premières extensions me faisaient souffrir mais guère plus. En revanche, l’appréhension au réveil que le coude de veuille plus se tendre ne s’est jamais estompée jusqu’à aujourd’hui encore quasiment deux mois après l’intervention. En réalité, le bras non mobilisé peut faire souffrir alors que dans la machine non, le mouvement soulage l’articulation et rassure le psychique.

Durant ce mois, je n’ai été victime -vers du dixième jours – que d’un seul vrai malaise assez bizarre et que je n’ai pas réussi à identifier. Avant qu’il se déclenche, j’étais occupée à faire un travail de création manuel fin et précis de la main gauche (logique), ce qui nécessitait probablement une concentration accrue de ma part. Puis peu à peu j’en suis venue à râler, à me sentir oppressée, mal dans mon corps, comme explosive à l’intérieur et passive à l’extérieure. Puis des contractions volontaires ont commencé à animer ma nuque par des mouvements de crispations persistantes et plus ou moins intenses. Puis ce fut au tour des épaules, du buste, du bassin, des jambes puis de tout le corps jusqu’au bout des mains et des pieds. J’avais la sensation de devoir contracter tous les muscles de mon corps qui me le demandaient tour à tour. Comme un excès de tension à vider pour des contractions prolongées et qui allaient jusqu’à provoquer des crampes. Mes doigts de pieds ne pouvaient plus se relâcher. Ma mère m’enleva de la machine pour me conduire jusqu’à mon lit sur lequel je continuai à subir ces contractions incessantes et alternatives dans les 4 membres. Mes muscles se contractaient seuls et mon enveloppe suivait le mouvement, j’étais successivement pliée en deux ou au contraire en extension complète selon le bon vouloir de mes muscles capricieux. Cela ne ressemblait pas à une crise de tétanie comme j’en avais déjà eu. Je n’avais aucune difficulté à respirer en revanche je me sentais totalement crevée et alors que j’aurais souhaité me reposer, mon corps faisait des siennes et ne voulait cesser de s’agiter. On aurait plutôt dit une manifestation de type convulsive. A écouter ma mère qui était présente, c’était assez surprenant et rien ne me calmait. Mes muscles ont décidé seuls de quand ils ont eu assez travaillé et j’ai pu me rallonger et me rebrancher. Cela duré une demi-heure en tout. C’était un ressenti très particulier dans la dissociation du mouvement volontaire d’ordinaire commandé par soi- même au niveau cérébral et la manifestation involontaire par des mouvements amples et incontrôlables semblant contrôlés par les muscles eux même.

En ce qui concerne l’enraidissement du coude, il y avait des jours plus durs que d’autres et je le sentais très bien. Tous les 5 jours environ, le coude était capricieux et si la toilette était trop longue par exemple, je sentais le coude s’enraidir rapidement. C’est jours là, je supprimai la pause de l’après midi. Voir dans la glace mon coude ressembler à celui qu’il était avant – fléchi et raide – m’était insupportable.

Je ne cacherai pas que bien que n’ayant pas l’autorisation de forcer en actif durant ce mois, je me suis livrée à quelques jolis ports de bras devant la glace de ma salle de bain pour avoir le plaisir de voir mon bras se tendre en seconde position par exemple et revoir à nouveau mes pas retrouver quelque grâce. S’il arrivait que l’ennui et l’énervement viennent me toucher alors que j’étais dans le kinétec, il me suffisait de jeter un oeil à l’extension pour retrouver aussitôt le sourire. Et à chaque fois qu’il m’arrivait d’aller aux toilettes c’était aussi avec le bras droit tendu et tenu par le bras gauche que je ne manquai pas de montrer fièrement à chacun de mes proches qui passaient par là ! Eh oui ! Je suis devenue une vraie « narcissique du coude droit ». Peu m’emportait de voir quelques cernes de fatigues dans mon miroir pourvu que mon coude y fût tendu.

Maman restait avec moi le matin et l’après midi, mon ami Maxime venait pour me tenir compagnie. Vers 18h, je me débranchais 20 minutes pour faire quelques étirements passifs avec son aide. Le bras en extension et supination, main fléchie vers le bas poussant sur un mur, nous travaillions l’hyper extension. Avant bras fléchi en supination collé au mur, nous travaillions la flexion en exerçant une pression sur l’épaule droite en regard de la main. Nous faisions ces deux exercices 3-4 fois en alternance avant de terminer par la prono-supination coude fléchi à 90°.

Ces mobilisations me permettaient d’aller plus loin, notamment en flexion, qu’avec la machine. Travailler ainsi l’hyper extension ne me faisait que très modérément souffrir tandis que la flexion était une autre paire de manches  Le kinétec ne permet pas de travailler beaucoup en flexion ce qui ne pourrait être corriger sans repenser la machine puisqu’en l’état lorsque la machine arrive en flexion, la structure touche la tête du patient.

histoire d'un coudeLe travail de la prono-supination n’a jamais posé de problème, l’opération a permis de les récupérer et elles n’ont plus posé aucune résistance. Après ces exercices, je veillais à faire une vessie de glace pour soulager. Il est arrivé que la cicatrice fut le siège de quelques réactions inflammatoires mais jamais douloureuses. Etait-ce une réaction d’incompatibilité provisoire entre le liquide synovial et son environnement en attendant que la capsule ne repousse. J’aurais aimé avoir chaque semaine un cliché radio de la capsule en reformation pour pouvoir suivre la reconstruction ; ou mieux encore une petite caméra introduite à l’intérieur de l’articulation pour pouvoir repasser 6 semaines après la vidéo en accéléré et constater ainsi les « miracles » du corps humain ! J’oserai dire que si un volontaire pour cette expérience et suivant le même traitement venait à accepter que l’on introduise une caméra dans son coude durant sa convalescence, il mériterait -au nom de la recherche- de ne pas payer la location de son kinétec ! Cela serait passionnant à observer je crois.

Tout comme pour le plâtre, ce fut la dernière semaine la plus difficile à supporter. A la fois on se demande si les derniers jours sont vraiment nécessaires, si tout n’est pas déjà joué. Et en même temps on se dit qu’un mois est peut être trop court pour assurer véritablement la souplesse future de la capsule. Quand je retire le bras de la machine, il reste raide et le passage de la flexion à l’extension est laborieux. Quand je travaille dans un sens, je mets assez longtemps pour récupérer l’inverse.

Encore aujourd’hui environ 15 jours après l’arrêt du kinétec, j’ai toujours le même problème. Mes nuits sont complètes et comme je dors bras fléchi, au réveil l’extension et difficile. Le coude est lourd et compact j’ai l’impression d’avoir un galet à la place de l’articulation. Aussi, une petite mise en route est nécessaire pour récupérer l’extension. Pour cela, rien de tel qu’une barre de danse classique. L’énergie circule bien et tend le coude d’elle même sans effort. En revanche l’hyper extension est dure à obtenir.

Depuis, j’ai commencé le kiné – mobilisation passive et active – et c’est cela qui reste à travailler. En passif, nous arrivons à approcher le maximum mais la douleur revient dès qu’on inverse le mouvement. Les muscles continuent de protéger l’articulation se qui provoque des contractures et empêche la fluidité du passage d’un mouvement à l’autre.

Quand je raconte ce fameux mois de kinétec à des gens qui n’y connaissent rien ils me disent : « Mais tu es folle, tu es restée là dedans pendant un mois entier ! » ou encore « Mais ce sont des barbares tes médecins ! ». Moi ce que je leur dis, c’est que si je devais recommencer un mois plus tôt et bien je prendrais exactement la même décision. Je n’hésiterais pas une seule seconde. Les résultats sont là et peu importe le reste. Certains de mes proches auraient préféré que j’écrive ici mon ressenti au jour le jour. Moi aussi j’avais pensé que peut être cela m’aiderait à passer ce mois difficile. Seulement c’est tout l’inverse, j’ai eu la sensation que moins je conscientiserais mes états d’âme et plus tout cela serait facile. Me voir en photo installée dans la machine ou nous voir reflétées dans le miroir me procurait une drôle de sensation que je n’avais aucune envie de faire perdurer. Etant installée dedans, finalement je ne rendais pas compte de ce qui pouvait toucher, inquiéter les autres. Le bruit, le mouvement répétitif, le caractère imposant de la machine, j’arrivais à faire abstraction de tout cela la plupart du temps. J’ai toujours eu quelqu’un près de moi et c’est sans aucun doute un paramètre déterminant.

La cicatrice ? Elle est magnifique. Et c’est peut-être stupide mais cela ne me dérange pas qu’elle reste à vie car j’ai de suite beaucoup plus accepté l’épreuve de cette intervention chirurgicale que la chute en elle même. Elle reste quelque part la marque d’une réussite, d’un soulagement, d’une renaissance. Pour la petite anecdote, la première fois que l’infirmière est venue à mon domicile pour nettoyer la cicatrice, elle a déclaré : « Oh cette cicatrice est trop belle ! C’est impossible qu’elle ait été faite à Amiens ! ». Une fois de plus : No comment !

En tous les cas, si les deux derniers jours furent incontestablement les plus désagréables au niveau nerveux, je n’oublierai jamais l’instant de l’arrêt complet du kinétec. Ce soir là, je suis avec Maxime et mes parents appellent pour le compte à rebours, j’ai dans la tête d’arrêter à 20h précises, à l’heure ou j’avais commencé il y a un mois. Je décroche le téléphone et j’entends maman : « 5, 4, 3, 2, 1, 0. Bravo ma puce ! ». Et j’entends également mon père tout à côté qui m’envoie des bisous. Juste bien dans les temps. Et j’appuie sur la poire, je retire les sangles, puis le bras, et dis enfin. « Voilà, ça y est, c’est fini ! ».

Quelques minutes après, les larmes s’échappent alors que Maxime me dit : « Va y ! Maintenant c’est fini, tu peux te lâcher !

– Je suis trop contente, si tu savais ! Maintenant je peux me l’avouer et le dire à voix haute : je n’ai jamais accepté cette chute de vélo. Mais aujourd’hui que le plus gros du mal est réparé, je l’accepte et puis aussi je peux dire: Saleté de vélo de merde ! ».

Désormais, il sera plus facile d’évoquer cette chute de l’été 2005. Parce que dans l’histoire, il y a un bien la présentation d’une jeune fille tellement contente de danser, un élément perturbateur, un déroulement avec ces moments difficiles et ces lueurs d’espoir mais surtout, il y a un dénouement heureux.

Par Chloé LEJEUNE